L’Europe mise à l’écart des négociations de paix en Ukraine – Partie 2 : À la recherche d’un nouveau rôle au-delà de l’ombre américaine

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Une peur profonde de l’irrélevance et un choc face à la réalité que les États-Unis ne sont pas un partenaire fiable se sont répandus sur le vieux continent. L’Europe pourra-t-elle trouver son rôle dans le monde alors qu’elle est écartée par les États-Unis en tant qu’allié proche, ou deviendra-t-elle encore plus soumise à Washington ?

Qu’est-ce que l’Europe craint le plus ?

La principale crainte des dirigeants européens est l’irrélevance géopolitique. Si les États-Unis et la Russie négocient sans la participation de l’Europe, cela démontre clairement que celle-ci n’est qu’un acteur secondaire dans les affaires mondiales. Cette prise de conscience est particulièrement douloureuse pour des nations comme la France et l’Allemagne, qui se considèrent depuis longtemps comme des acteurs centraux de la diplomatie internationale.
Une autre préoccupation majeure est la déstabilisation de la sécurité européenne. Si les États-Unis réduisent considérablement leur présence militaire en Europe, la crédibilité de l’OTAN pourrait être remise en cause, obligeant les nations européennes à réévaluer leurs mécanismes de défense collective. Certains dirigeants, comme le Premier ministre britannique Keir Starmer, dans une tentative de réaffirmer la pertinence de l’Europe, ont même suggéré le déploiement de forces de maintien de la paix européennes en Ukraine – une initiative sans précédent qui reflète à la fois un sentiment de désespoir et une soumission stratégique.

l’Europe doit investir dans une architecture de sécurité indépendante et renforcer son rayonnement diplomatique auprès de partenaires mondiaux au-delà des États-Unis
Au-delà des préoccupations immédiates en matière de sécurité, l’Europe redoute également une marginalisation économique et politique. La transition vers un ordre mondial multipolaire, où des puissances comme la Chine et la Russie jouent un rôle plus dominant, remet en question l’influence traditionnelle de l’Europe. Un rôle diminué dans la prise de décisions mondiales pourrait affaiblir la capacité du continent à protéger ses intérêts et ses valeurs à l’échelle internationale.

Une étude récente du Conseil européen des relations internationales (ECFR), intitulée « Défendre l’Europe avec moins d’Amérique« , souligne que sans une stratégie proactive, l’Europe risque d’être marginalisée dans les grands bouleversements géopolitiques. Le rapport affirme que des efforts diplomatiques plus soutenus et une réévaluation de l’architecture de sécurité européenne sont essentiels pour maintenir la pertinence du continent dans un paysage mondial en pleine évolution.

Pourquoi l’Europe est-elle si soumise aux États-Unis ?

La dépendance historique de l’Europe envers les États-Unis pour sa sécurité a façonné une culture d’assujettissement qui entrave toute action indépendante. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’OTAN a été le pilier de la sécurité européenne, avec un leadership américain garantissant la dynamique militaire et la protection du continent. Cela a conduit à une réticence des nations européennes à développer une stratégie de défense autonome.

Toutefois, cette situation doit également être interprétée comme une dépendance sécuritaire volontairement entretenue par les Américains (à l’exception des administrations Trump) afin de faire de l’Europe un allié éternellement fidèle et soumis.

Par ailleurs, les dépendances économiques jouent un rôle crucial. Les États-Unis restent un partenaire commercial majeur et un fournisseur essentiel d’aide militaire, rendant difficile toute divergence des nations européennes par rapport aux objectifs de la politique étrangère américaine. Même lorsque l’administration Trump adopte une position plus isolationniste, imposant des droits de douane sur les produits européens comme l’acier et l’aluminium, et surtout en mettant l’accent sur la nécessité de contenir la Chine, les dirigeants européens peinent à s’affirmer en raison de ces dépendances profondément enracinées.

Certains signaux, notamment en provenance des pays baltes, de la Pologne et, dans un premier temps, de la Commission européenne, montrent une volonté d’apaiser la colère de Trump en se montrant encore plus serviles et en achetant davantage aux États-Unis.

L’Europe pourra-t-elle s’imposer ?

Cette dynamique a créé un paradoxe : alors que des dirigeants européens comme Emmanuel Macron plaident pour une autonomie stratégique, leurs actions restent étroitement alignées sur les politiques américaines. L’absence d’un mécanisme de défense européen cohérent et le manque d’interopérabilité des capacités militaires ont renforcé cette dépendance, rendant l’UE vulnérable aux changements de la politique étrangère des États-Unis.

À cet égard, une étude du Center for Strategic and International Studies (CSIS) souligne que sans un cadre de défense crédible, les efforts en faveur de l’autonomie stratégique resteront superficiels. Leur analyse appelle à une augmentation des dépenses militaires ainsi qu’à une coordination et une coopération accrues entre les États membres de l’UE pour réduire la dépendance envers les États-Unis.

En réponse, l’Union européenne a dévoilé, le 5 mars 2024, sa toute première Stratégie industrielle de défense européenne (EDIS). Cette stratégie vise à renforcer la préparation militaire de l’UE en stimulant la compétitivité et les capacités de la base industrielle et technologique de défense européenne (EDTIB) d’ici 2035. Malgré un budget de défense combiné de 290 milliards d’euros parmi les États membres de l’UE en 2023, l’EDIS propose un investissement initial de 1,5 milliard d’euros dans la préparation industrielle à la défense via le Programme européen d’investissement dans la défense (EDIP). Toutefois, ce montant est bien inférieur aux 100 milliards d’euros suggérés par le commissaire européen au Marché intérieur à l’epoque, Thierry Breton. La stratégie appelle également à une allocation budgétaire dédiée dans le prochain cadre financier pluriannuel de l’UE à partir de 2028 (CSIS, 2024).

Par ailleurs, la Commission européenne estime que 500 milliards d’euros seront nécessaires au cours de la prochaine décennie pour renforcer les capacités de défense. Pour financer cet effort, plusieurs pistes sont envisagées : exempter les dépenses de défense des règles fiscales de l’UE, comme annoncé par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen lors de la réunion d’urgence à Paris le 17 février 2025, intégrer les fonds de défense dans le prochain budget pluriannuel à partir de 2028, réallouer des fonds existants ou encore initier un emprunt commun européen, à l’image du fonds de relance COVID-19. La création d’un véhicule spécial (SPV) ou d’une banque de réarmement pour financer ces dépenses militaires est également discutée. Cependant, chacune de ces propositions se heurte à des défis, notamment l’obtention d’un consensus parmi les États membres et la gestion des réactions des marchés face à l’augmentation des déficits nationaux.

Ces développements soulignent la prise de conscience croissante au sein de l’UE de la nécessité de bâtir un cadre de défense robuste et indépendant afin d’atteindre une véritable autonomie stratégique.

Le nouveau rôle de l’Europe dans le monde

L’Europe est aujourd’hui à un tournant décisif de son histoire. Berceau de la civilisation occidentale, du siècle des Lumières et de la Révolution industrielle, elle a longtemps occupé une place centrale dans les affaires mondiales. Cependant, avec l’émergence d’un monde multipolaire, elle doit s’adapter à une nouvelle réalité où elle n’est plus une puissance de premier rang ni un allié étroit d’une superpuissance.

Le défi majeur pour les dirigeants européens est de naviguer dans cette transition sans devenir politiquement insignifiants. Que ce soit par le renforcement des mécanismes de défense internes, un engagement diplomatique renouvelé ou une diversification économique, l’Europe doit redéfinir son rôle dans un monde où les priorités américaines se tournent ailleurs, notamment vers ce que le secrétaire d’État américain Marco Rubio appelle la « Chine communiste ». Les mois et les années à venir seront déterminants pour savoir si l’Europe relèvera ce défi ou restera piégée dans ses dépendances historiques.

Les experts estiment que l’Europe doit investir dans une architecture de sécurité indépendante et renforcer son rayonnement diplomatique auprès de partenaires mondiaux au-delà des États-Unis. Les récents débats au Parlement européen sur le renforcement de l’autonomie stratégique témoignent d’une prise de conscience croissante de cette nécessité, mais des actions politiques concrètes sont indispensables pour transformer cette rhétorique en réalité (Parlement européen, 2024).

L’exclusion de l’Europe des négociations sur le règlement de la paix en Ukraine illustre également son influence déclinante en matière de politique régionale et de puissance mondiale. Tandis que les États-Unis et la Russie sont perçus comme les principaux acteurs, le rôle de l’Europe a été relégué à celui d’un participant secondaire, avec peu de contrôle direct sur les grandes décisions diplomatiques qui se jouent pourtant à ses frontières.

Ce basculement souligne l’urgence pour l’Europe de se doter d’une identité géopolitique forte, indépendante de Washington. L’UE a accompli des progrès remarquables en tant qu’entité politique et zone commerciale, mais elle a négligé son identité géopolitique et ses impératifs de sécurité.

Le refus de l’Europe d’engager un dialogue diplomatique pragmatique avec la Russie durant le conflit a contribué à sa marginalisation. Sans une approche plus proactive et réaliste, l’Europe continuera à être mise à l’écart des grandes décisions internationales. Malheureusement, de nombreux dirigeants actuels des affaires étrangères européennes, en Allemagne ou en France notamment, ne sont pas au même niveau que les diplomates chevronnés de pays comme la Russie, la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud. L’Europe doit urgemment reconnaître que la diplomatie n’est pas un domaine réservé aux amateurs.

Enfin, comme l’a récemment écrit Kishore Mahbubani, diplomate chevronné, dans Foreign Policy : « L’Europe doit apprendre à se faire de nouveaux amis. » Les dirigeants européens devraient accorder plus d’attention aux conseils de Mahbubani. Vous pouvez également en avoir un aperçu ici.

 

Ricardo Martins – Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique

Source: https://journal-neo.su/fr/

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1 commentaire

  1. L’Europe restera marginalisée et faible car elle est divisée et incompétente. Elle a toujours vécu sur le dos des autres: les Etats-Unis et ses anciennes colonies de Suriname, Guyana, Haiti, la Caraïbe et l’ Afrique et cette dependance est finie grace aux nouveaux leaders Pan-Africanistes de la Confederation des Etats du Sahel!

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