Faut-il se résoudre à ce que la politique soit fondamentalement un métier dans lequel on « enfile » un profil de carrière ?

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La plupart de ceux que nous appelons « hommes politiques » consacrent toute leur énergie et toute leur vie à la politique, dont ils tirent aussi leurs moyens de subsistance. À la suite du sociologue Max Weber, on appelle « professionnels de la politique » ceux qui vivent ainsi pour et de la politique. Dans la plupart des systèmes occidentaux, le plus grand nombre des membres des gouvernements, des parlementaires et des dirigeants élus des institutions territoriales (Régions, grandes villes, Départements) sont, en ce sens, des professionnels de la politique.

Beaucoup sont engagés depuis de longues années dans une carrière politique. Un petit nombre d’entre eux n’a connu que ce seul métier. La plupart ont abandonné une activité professionnelle antérieure pour se lancer dans la politique à temps complet et progresser dans une hiérarchie de postes, par exemple depuis la mairie d’une petite ville jusqu’au gouvernement. Sauf en cas d’échec, ceux qui entrent ainsi dans l’univers de l’activité politique tendent, en l’état actuel des choses, à y rester.

Les dirigeants des institutions de l’État n’ont pas toujours été des professionnels de la politique. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, ils étaient souvent issus des cercles de notables. Ils ne vivaient pas que pour la politique puisque leur rang social leur commandait de se prêter à d’autres activités honorifiques et ils ne vivaient pas de la politique puisqu’ils exerçaient souvent leurs fonctions à titre bénévole et que leur fortune leur permettait de vivre sans en attendre de revenus. L’activité politique professionnelle apparaît progressivement avec les premiers partis politiques, l’ascension politique d’hommes moins fortunés, en particulier dans le mouvement ouvrier, l’instauration d’indemnités versées aux élus et l’élargissement des interventions de l’État. Elle est encouragée par la logique même de la concurrence politique. Elle est devenue un élément central de la politique « moderne » dans les démocraties représentatives et tend à se renforcer. On l’observe par exemple de plus en plus au niveau local avec la décentralisation, le développement des politiques des administrations territoriales et l’augmentation de la charge de travail des élus. La professionnalisation s’impose désormais à l’ensemble du milieu politique. La prétention de certains groupes de « faire de la politique autrement » ne résiste généralement pas aux pressions du milieu, de la concurrence et de la pratique. Ceux qui s’engagent avant les élections à céder leur siège à mi-mandat à leurs suivants sur la liste de candidats sont souvent portés à dénoncer ce principe du « tourniquet » comme démagogique et inefficace et à refuser de l’appliquer.

Les hommes politiques professionnels tendent à monopoliser les activités politiques. L’existence d’agents politiquement actifs suppose et favorise la passivité de ceux qui s’adonnent à d’autres activités. Le permanent, celui qui est présent sur le terrain politique en permanence, s’impose aisément aux occasionnels. Il y a désormais des spécialistes des questions politiques et du même coup, nécessairement, des non-spécialistes. Du fait de leur spécialisation, les premiers font autorité dans leur domaine et les seconds se trouvent dépossédés de la possibilité d’une intervention autonome. À partir du moment où la politique devient professionnelle, celui qui souhaite peser sur l’orientation des décisions publiques doit, en l’état actuel des choses, s’en remettre aux professionnels ou devenir lui-même un professionnel. La politique suppose un apprentissage et une initiation. Elle est du même coup réservée à des « initiés ». Ceux qui ne le sont pas sont objectivement des « profanes », à la fois « ignorants » (relativement aux initiés et inégalement) et éloignés du « sacré », même s’ils ne sont pas constitués comme tels du fait de leur statut de « citoyens » officiellement (et, dans une certaine mesure, de manière variable selon les caractéristiques sociales des individus, effectivement) habilités à désigner les gouvernants et à se prononcer sur les affaires de la cité à travers cette désignation. De fait, leur intervention est souvent jugée indésirable et profanatrice, sauf quand elle est recherchée et conduite par les professionnels. On le voit par exemple dans les enceintes parlementaires où le public est tenu à distance et au silence, ou dans les émissions publiques des médias où il est parfois convoqué pour assister au spectacle, poser une question ou exprimer un avis, mais dont la parole est contenue dans des limites étroites et rapidement réprimée quand elle les dépasse.

La politique a donc été touchée par la division du travail qui caractérise nos sociétés. Les activités politiques sont devenues distinctes des autres activités sociales. Alors que leur gestion était un élément de la domination sociale du notable, elle est devenue l’apanage d’une « profession » particulière. Cette profession est particulière notamment en ce sens qu’elle n’est pas pleinement reconnue comme une profession. Ce caractère est l’objet d’un travail de dénégation – peut-être déclinant – des élus et sa perception se heurte aux attentes normatives des citoyens (quand ils font valoir que « la politique ne devrait pas être une profession »). Il reste que la politique est désormais ou est davantage que par le passé une activité différenciée, spécialisée, permanente et rémunérée.

Sambou Sissoko

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