La course tourne au cauchemar : Le braqueur se fond dans la nature avec la moto

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    La férocité de son employeur s’acharnerait à lui coller une complicité de vol s’il venait à l’absoudre directement de délit de vol de moto. Et aucun renfort n’était à espérer du côté de ses pairs. Ses mots et ses sanglots ne suffiraient pas à l’épargner la prison. Ce pressentiment lui faisait pousser un cri, presque un râle, car sa gorge ni ses poumons n’avaient plus de force, s’usaient plus vite autant que son envie de rester à Bamako.

    Le froid était vif, mais sans hargne. Des pensées plus sinistres se pressaient en Diarra, tandis qu’il roulait en direction du Centre de formation des eaux et forêts sis à Tabakoro, un client assis derrière lui. Son cœur battait irrégulièrement. Fallait-il poursuivre la course à la demande du client qui renonçait à descendre au lieu indiqué ? Ou au contraire rejeter sans impolitesse la nouvelle proposition ? Un frisson traversait ses reins. Sa décision était prise. Jamais, il ne cédait à la stupide aventure de conduire son client à Kassela, distant de plusieurs dizaines de kilomètres. L’écran de son téléphone marquait 21 h42 mn. Et puis la tronche du client faisait sourdre en lui un sentiment de grande peur, qui montait, envahissait tout son être.

    Le client ruminait sa colère, le traitait de fainéant, d’incapable, et lui signifiait qu’il allait de ce pas chercher un veinard, un vrai qui ne crachait pas sur 5.000 F CFA. Sacrebleu ! Quelle ardeur à se répandre en insultes pour convaincre un moto-taximan à aller là où il ne voulait pas aller ! Tout dégénérait ! Le client, la trentaine révolue, s’exprimait dans un bamanankan bizarre qui s’apparentait plutôt au jargon usité en milieu bandit. On disait que ce cercle nasillait un idiome barbare. Le conducteur de mototaxi avait-il le sens élevé de la remarque très patiente ou des préjugés passagers ?

    Mini-paradis terrestre de péché

    Le client invectivait sourdement, pour se revancher du refus opposé à lui de continuer le trajet. Sylla, inflexible, rebroussait chemin, reprenait la route nationale 6, en sens inverse à sa venue, et regagnait la Tour d’Afrique d’où il s’était échappé quelques minutes après 21 h. Abandonnant un client qui lui avait pris au collet, voulu lui malmener. Une bagarre éclatait, les rares passants s’interposaient. L’insupportable mou de supériorité physique de son adversaire avisait Sylla de partir à temps avant que la petite foule ne se dispersât. A présent qu’il s’était volatilisé, l’autre allait cesser de crâner, d’afficher des airs supérieurs, d’essayer de l’influencer.

    Débout, dense, imperméable au désespoir, l’homme hélait un mototaxi qui passait un peu plus loin. La moto roulait. A peine était-elle entrée à Dialakorobougou que déjà elle en ressortait. L’air prenait une autre consistance, débarrassé de sa trop grande fraîcheur, respirer devenait délice, les yeux calmés ne larmoyaient plus, et il montait un parfum inconnu et ravissant qui venait peut-être de ces grosses fleurs jaunes, blanches et roses disposées dans de pots en plastique ou en ciment rangés en face de la route et qu’on n’apercevait de nuit que lorsque de puissants phares de véhicule trouaient l’obscurité. Un peu plus loin, un bosquet d’eucalyptus à gauche donnait sur une route poussiéreuse que prenaient d’assaut dans la journée les vendeuses de tas de gravillon extrait à proximité.  Ce mini- paradis était –il le paradis terrestre abandonné par Adam et Eve, celui du premier péché et celui où un autre allait être commis ?

    Sans atome d’acidité

    Diarra était faible et beau pour son malheur. Comme le fruit de papaye ne contient pas un atome d’acidité, il n’avait point un sou de méchanceté. Avec ses clients, il était aimable et inépuisablement patient, son sourire n’avait rien de commercial, il était authentique. Encore une fois, il n’allait se dérober à une sollicitation de son client qui éprouvait le besoin naturel de pisser. Il garait la moto. Son client a failli se faire prendre les pieds dans des lianes, avant de se cogner le tibia contre un pied d’eucalyptus. Soudain, il se retournait, tenant dans sa main gauche une arme pointée sur le conducteur de moto. Diarra demeurait planté à regarder le bout de canon luisant qui lui faisait signe de descendre, comme dans un vieux film de western. Diarra marchait en tête, suivi de son braqueur. Il avait l’air égaré, repoussant de son mieux la pensée atroce qui, seconde après seconde, prenait profondément racine dans son cerveau enfiévré. Il sentait une main qui fouillait dans sa poche pour extraire sa recette journalière frisant les 14. 000 F CFA et son portable. Il avançait, mou, égaré par ce qui lui arrivait. Ici, aucun intrus ou témoin, Diarra dépouillé était abandonné. Mais il éprouvait une sensation de soulagement comme un homme qui se réveillait après avoir rêvé qu’il tombait dans un précipice sans fond. Sa vie était sauve et il pouvait rentrer sans la moto avec pour seul viatique quatre billets de 1.000 F CFA qu’il avait glissé dans la poche de sa chemise.

    Mots et sanglots vains

    Scotché sur une chaise métallique, foudroyé, changé en statue, un nœud se formait dans sa gorge, une boule lui remontait de l’estomac. L’épouse attentionnée attendait son dégel, des explications. Le patron l’avait-il retiré la moto dans un accès de colère ? Les syllabes passaient de façon saccadée : « Un bra-que-ur de cli-ent a chi-pé la mo-to à la sor-tie de No-nin-bou-gou. » Madame comprenait, réconfortait. Quid du patron ? D’ailleurs où puiser l’audace de l’en informer ? La vérité ne lui délivrerait pas. Au contraire, elle l’enfoncerait. Non, la férocité de son employeur s’acharnerait à lui coller une complicité de vol s’il venait à l’absoudre directement de délit de vol de moto. Et aucun renfort n’était à espérer du côté de ses pairs. La profession ne s’était point dotée de syndicat. Ses mots et ses sanglots ne suffiraient pas à l’épargner la prison. Ce pressentiment lui faisait pousser un cri, presque un râle, car sa gorge ni ses poumons n’avaient plus de force, s’usaient plus vite autant que son envie de rester à Bamako.

    Diarra n’avait pas une surface financière à même de rembourser une moto. A quoi bon s’y torturer la cervelle toute la nuit. L’heure du sommeil sonnait. Les deux individus retrouvaient le lit, l’épouse rompait le silence en suggérant de prendre la fuite dès la naissance du jour. Le lendemain, alors que le soleil était au zénith, le couple montait à bord d’un car de transport interurbain, sans que l’on sache leur destination finale.

    Georges François Traoré  

     

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